RICŒUR (P.)

RICŒUR (P.)

RICŒUR PAUL (1913- )

Philosophe et universitaire français, Paul Ricœur fut prisonnier de guerre de 1940 à 1945, puis attaché de recherches au C.N.R.S. jusqu’en 1948, année où il succéda à J. Hyppolite à l’université de Strasbourg. En 1956, il occupa une chaire de philosophie générale à la Sorbonne, qu’il quitta en 1966 pour participer à la création de la nouvelle faculté des lettres et sciences humaines de Nanterre. Il est professeur invité aux universités de Louvain, de Genève, de Montréal et de Chicago.

Ricœur apparaît comme un chercheur inlassable et passionné, d’inspiration pluraliste et personnaliste, soucieux de dialogue sans exclusive, ennemi des compromis éclectiques, confiant néanmoins en la convergence des méthodes: «Il existe, écrit-il, une communauté de recherche où tous les philosophes sont en débat avec tous par le truchement d’une conscience témoin, celle qui cherche à neuf hic et nunc .» Enseignant engagé, solidaire du combat du mouvement lié à la revue Esprit , défenseur des enjeux spirituels du protestantisme devant les «maîtres du soupçon», il a consacré de nombreux travaux à des mises au point d’ordre pédagogique, civique, social, politique, éthique, théologique, parues notamment dans le recueil Histoire et Vérité (1955); dans les articles d’Esprit (mai 1957: «Le Paradoxe politique»; mai 1964: «Faire l’Université»; juin 1968: «Réforme et révolution dans l’Université»); dans Le Monde (18 mars 1970: «Lettre au ministre de l’Éducation nationale»). Représentant, de l’école de phénoménologie française, aux côtés de Maurice Merleau-Ponty, de Mikel Dufrenne et d’Emmanuel Lévinas, il en complète les recherches par l’investigation de la volonté et de la liberté, d’une part, par celle du langage (parole, signes, symboles et mythes), de l’autre. Sa démarche est celle d’une philosophie réflexive (mais non d’une «philosophie de la conscience») attentive à s’instruire longuement tant à partir de l’histoire même de la philosophie que des disciplines non philosophiques telles que l’histoire des religions, l’exégèse, la psychanalyse, la linguistique. «Le cogito , estime-t-il, ne peut être ressaisi que par le détour d’un déchiffrage appliqué aux documents de sa vie.» La pensée de Ricœur prend son essor aux confins de l’existentialisme (par des études publiées en 1947 et 1948 sur Marcel et sur Jaspers), avec lequel il est en communauté de motivation, et de la phénoménologie (notamment avec son admirable traduction commentée des Ideen de Husserl, publiée en 1950 sous le titre Idées directrices pour une phénoménologie ), à laquelle il emprunte sa méthode descriptive. Mais son «existentialisme» est en quête d’une ontologie: «La recherche de la vérité est tendue entre deux pôles, d’une part une situation personnelle, d’autre part une visée sur l’être [...]. Que l’être se pense en moi, tel est mon vœu de vérité.» Et, s’il reprend à la phénoménologie son style et ses instruments d’analyse, c’est en les distinguant soigneusement de l’idéalisme de Husserl.

Publiée en 1950, sa thèse (qui constitue le premier tome d’une Philosophie de la volonté ) s’assigne pour tâche la description éidétique du «volontaire et de l’involontaire», selon le sous-titre même de l’ouvrage, et s’efforce d’«accéder à une expérience intégrale du cogito , jusqu’aux confins de l’affectivité la plus confuse»; il lui faut «retrouver le corps et l’involontaire qu’il nourrit». Le second tome, qui se propose une étude empirique de la volonté captive de la faute, de la volonté «serve», s’intitule Finitude et culpabilité et comprend deux volumes: L’Homme faillible (1960) et La Symbolique du mal (1963). La faiblesse de l’homme, sa faillibilité, y est reconnue dans une structure de disproportion et de médiation entre un pôle de finitude et un pôle d’infinitude (cf. Platon, Descartes et Kant): «L’homme est la joie du oui dans la tristesse du fini.» En ce qui concerne le passage de l’innocence à la faute, il échappe à la déduction et nécessite le recours au langage symbolique et mythique de l’«aveu» que la conscience religieuse fait de la culpabilité humaine; il faut entreprendre une exégèse du symbole, qui a besoin de règles de déchiffrement, d’une herméneutique, et ressaisir le sens dans le discours philosophique, «trouver un équivalent spéculatif des thèmes mythiques»: souillure, chute, exil, chaos, aveuglement divin, etc.

C’est au titre de discipline exégétique que la psychanalyse est prise en compte et située dans ses limites par l’ouvrage intitulé De l’interprétation. Essai sur Freud (1965). À travers elle s’opère «une véritable destitution de la problématique du sujet comme conscience [...] L’interprétation qu’elle nous propose des rêves, des phantasmes, des mythes et des symboles est toujours à quelque degré une contestation de la prétention de la conscience à s’ériger en origine du sens.» Si la psychanalyse incite à une «régression vers l’archaïque», la phénoménologie de l’esprit «nous propose un mouvement selon lequel chaque figure trouve son sens non dans celle qui précède mais dans celle qui suit»; ainsi une «téléologie du sujet» s’oppose à une «archéologie du sujet». Certes, nous sommes aujourd’hui en présence d’interprétations rivales de la culture et de la destinée humaines: anthropologique, freudienne, marxiste. L’ouvrage intitulé Le Conflit des interprétations (1969) fait face à cette mise en péril de l’unité du discours humain: «Nous sommes à la recherche d’une grande philosophie du langage qui rendrait compte des multiples fonctions du signifier humain et de leurs relations mutuelles.» Un prolongement à cette étude vient en 1986 et a pour titre Du texte à l’action ; l’ensemble des deux livres constitue les Essais d’herméneutique .

Nous devons aussi à Paul Ricœur La Métaphore vive (1975) et les trois volumes de Temps et récit , produits entre 1983 et 1985, dans lesquels il montre que le temps humain est un temps raconté. Dans À l’école de la philosophie (1986), il livre quelques textes de ses débuts, consacrés le plus souvent à Husserl et, dans Soi-même comme un autre (1990), il va du je, saisi de l’intérieur, au soi, pronom réfléchi.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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